Les anticorps monoclonaux

Depuis quelques mois, des médecins placent de plus en plus leurs espoirs dans des anticorps d'un type nouveau pour traiter les cancéreux ou les patients ayant subi une greffe. Il n'est pas rare que ces anticorps sauvent la vie des malades, et ils pourraient à l'avenir jouer un rôle encore accru. Or, il y a seulement quelques années, la plupart des chercheurs avaient fait une croix sur les anticorps en tant que médicaments.

À l'heure actuelle, en médecine, les anticorps tiennent le haut du pavé. Grâce à eux, on peut en effet désormais traiter des maladies contre lesquelles les armes traditionnelles restaient jusqu'alors sans effet. Les anticorps sont de grosses biomolécules qui sont synthétisées par certaines cellules immunitaires du sang, détectant avec une grande spécificité les structures de surface des corps étrangers - des germes pathogènes, par exemple - et s'y fixent. Ils donnent ainsi à d'autres cellules du système immunitaire le signal leur indiquant que le moment est venu de détruire l'envahisseur.

On utilise depuis longtemps déjà les anticorps en médecine d'urgence. Ainsi, après une morsure de serpent venimeux, on administre aux patients un mélange d'anticorps obtenu à partir du sérum de moutons ou de chevaux. Mais jusqu'ici, en dehors de cette application, les anticorps ne s'étaient pas imposés comme médicaments. Seule la combinaison habile de deux méthodes importantes de la biotechnologie moderne permit de faire un pas décisif au cours de ces dernières années : au milieu des années soixante-dix, en effet, les chercheurs parvinrent à créer des anticorps entièrement uniformes à partir de cellules de souris. En laboratoire, on parvint à cultiver ces cellules spécifiques sous la forme d'une lignée cellulaire quasiment immortelle. Étant donné que ces anticorps étaient issus d'une lignée cellulaire génétiquement uniforme - un clone -, on leur donna le nom d'anticorps monoclonaux.

Contrairement à un mélange d'anticorps, comme c'est le cas dans le sérum de mouton, les anticorps monoclonaux sont extrêmement spécifiques; ils étaient donc supposés exercer une action ciblée en tant que médicaments. Mais les expériences réalisées avec les anticorps monoclonaux issus de cellules de souris ne donnèrent aucun résultat : ils furent rapidement neutralisés par les anticorps endogènes, qui les considéraient comme des protéines exogènes et les éliminaient de l'organisme.


Des anticorps taillés sur mesure grâce au génie génétique
Au milieu des années quatre-vingt, dans quelques entreprises californiennes de génie génétique, les chercheurs entreprirent de combiner les gènes d'anticorps monoclonaux de souris avec des gènes de certains anticorps humains. Il en résulta des anticorps «chimères» spécifiques formant des lignées cellulaires spécialement préparées.

Plus tard, on réussit aussi à obtenir des anticorps dits «humanisés», ne comportant plus qu'une fraction minime de souris dans les régions particulièrement importantes de l'anticorps. De tels anticorps peuvent circuler très longtemps dans le sang, car ils ne sont pratiquement plus considérés comme étrangers par le système immunitaire et ne sont donc quasiment plus éliminés de la circulation sanguine.


Des armes ciblées contre le cancer et en médecine de transplantation
Grâce à des anticorps construits avec précision par génie génétique, les médecins disposent aujourd'hui pour la première fois de médicaments taillés sur mesure. Des patients transplantés et des cancéreux profitent d'ores et déjà des nouveaux médicaments biologiques :

  • Un anticorps monoclonal humanisé, administré au receveur d'organe avant et après la transplantation, permet de réduire fortement les réactions de rejet aigu. D'une certaine manière, le système immunitaire devient plus tolérant à l'égard de l'organe transplanté. De tels produits sont homologués en Suisse depuis l'année dernière.

  • Depuis 1998 également, les patients atteints de lymphome non hodgkinien - un cancer des ganglions lymphatiques - disposent d'un anticorps chimérique d'un type nouveau. Celui-ci identifie les cellules cancéreuses, se fixe à leur surface et donne ainsi le signal de leur destruction. De plus, par l'intermédiaire du site de liaison, l'anticorps semble programmer chez la cellule cancéreuse elle-même une forme de suicide, ce qui entraîne un taux de succès élevé.

  • Les femmes présentant une forme particulièrement agressive de cancer du sein peuvent, elles aussi, nourrir de nouveaux espoirs: dans cette forme de cancer, il existe - à la surface des cellules cancéreuses - un grand nombre de récepteurs spécifiques qui déclenchent la multiplication fulgurante des cellules tumorales. Grâce à un anticorps monoclonal humanisé, il est possible de bloquer spécifiquement ce type de récepteur. Les ordres de division cellulaire anarchique sont alors suspendus, et le taux de succès de la chimiothérapie utilisée jusqu'ici s'en trouve fortement amélioré. La demande d'homologation sera déposée cette année encore en Suisse.

Ces exemples ne représentent que le début d'un boom des anticorps monoclonaux sous forme humanisée. À l'heure qu'il est, de nombreux autres produits de ce type se trouvent en effet au stade des essais cliniques, avant tout dans le domaine de la lutte contre le cancer, mais aussi dans celui des maladies auto-immunes. Un anticorps monoclonal contre l'asthme d'origine allergique et le rhume des foins en est également au stade de l'expérimentation clinique. Au total, tant aux États-Unis qu'en Europe, quelque 80 anticorps monoclonaux humanisés différents doivent présentement faire l'objet d'études cliniques comme médicaments biologiques d'un type nouveau.


Oliver Klaffke pour Dosier santé, 2002
http://www.interpharma.ch/